10 ans après la crise des subprimes, l’émergence d’un nouveau risque financier : le risque climatique 2018-12-11T23:06:15+00:00

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Cette semaine, Vertuo Conseil donne la parole à Charles VALLE, Directeur Fixed Income Trading, Chez Nomura*.

Q : Bonjour Charles ! Merci de nous recevoir pour cette interview. Avoir le point de vue et bénéficier de l’expertise des acteurs du marché est essentiel pour nous. Pourriez vous nous présenter votre parcours ?

CV : Après avoir obtenu mon 3ème cycle ‘’Trading – Finance de marché’’ en 1995, j’ai travaillé chez Paribas Capital Markets à Londres au guichet en tant que trader junior sur les marchés émergents. J’ai ensuite poursuivi au Credit Suisse First Boston à Londres, toujours en tant que trader d’options. Mes résultats ont été vite connu sur le marché et j’ai été chassé en 1998 pour travailler à la Dresdner Bank à New York en tant que trader senior sur les marchés émergents jusqu’en 2000. À cette époque, WestLB m’a demandé de devenir directeur de la branche Asie – marchés émergents du Pacifique. En 2003, j’occupais le poste de Senior Vice Président chez Lehman Brothers à Tokyo, puis, en tant que PDG de la banque Nomura Singapore, qui a racheté Lehman Brothers. Depuis 2016, j’ai repris la direction des activités Fixed Income Trading chez Nomura à New York.

Q : Quelles ont été les principales tendances sur les marchés financiers ?

CV : La première grande tendance est la remontée fulgurante des indices boursiers à travers le monde dans un contexte où, du fait des difficultés économiques récurrentes, les banquiers centraux à travers le monde ont continué à injecter massivement des liquidités, souvent qualifiées d’assouplissement quantitatif. Cela a permis de maintenir un contexte de très bas taux d’intérêt, ce qui a soutenu l’activité de crédit donc la croissance, ainsi que l’immobilier et surtout les marchés boursiers. Les faibles taux d’intérêt stimulent la croissance car, comme l’emprunt devient moins cher, les ménages et les entreprises sont incités à emprunter pour investir. De plus, les faibles taux d’intérêt incitent les investisseurs à placer leur argent en actions plutôt qu’en obligations, ce qui fait monter la bourse.

On est dans un contexte où les valorisations (le prix payé pour ces actifs comme les actions) sont tellement élevées que la grande question est de savoir si c’est durable ou pas.

Q : Quelles sont les tendances à venir sur les marchés financiers ?

CV : Pour la période à venir on a des changements de politique économique qui sont très importants, notamment avec l’élection de Donald Trump et un grand programme de réforme fiscale qui a fait espérer aux investisseurs une renaissance de l’économie américaine alimentée par les baisses d’impôts, de dépenses d’infrastructure, voire de mesures protectionnistes censées stimuler l’investissement aux Etats-Unis. Cela a créé un optimisme sur les marchés financiers entre le début du mois de décembre dernier et la fin février dans un contexte où les indicateurs économiques étaient très bons. Cette embellie a interrogé sur l’évolution de la politique monétaire jusqu’ici très accommodante. Début février, on a vu les marchés commencer à s’inquiéter d’un environnement économique trop favorable et d’un resserrement de la politique monétaire, comme une hausse plus rapide des taux d’intérêt.

Si l’activité économique accélère, l’inflation accélère souvent elle aussi. Les banques centrales, qui ont pour principal objectif la lutte contre l’inflation, augmentent alors les taux d’intérêt pour freiner l’activité économique, ce qui fait baisser les cours boursiers. Les investisseurs ont donc commencé à se détourner d’un marché action relativement cher pour aller investir dans les obligations. Ceci a créé un gros stress, notamment dans la journée du 5 février, marquée par une envolée de la volatilité.

Depuis, les marchés vivotent et l’optimisme a pris un coup dans l’aile. Il semble difficile de retrouver les plus hauts du début du mois de février. Cette correction des marchés boursiers est dans un sens bienvenue et sans doute incontournable car on avait atteint des niveaux que les rendements des entreprises futures ne pourront certainement pas satisfaire. Risque-t-on pour autant un krach ? Ce qui peut protéger d’un krach c’est le niveau toujours très faible des taux d’intérêt, ce qui incite à investir a minima sur les marchés d’actions.

Ce qui peut créer plus de nervosité est le fait que les marchés restent très chers et que l’environnement géopolitique ou politique soit très instable (tensions Chine – Etats-Unis sur le commerce ou dans les pays du Golfe). De plus, avec les valorisations actuelles très élevées, il suffit d’un faible choc pour ‘’mettre le feu aux poudres’’.

L’année prochaine sera surement très instable, surtout sur les marchés d’actions. Dans le meilleur des cas il y aura une baisse graduelle, dans le pire des cas on ne peut pas exclure des stress ponctuels.

Q : Quels sont aujourd’hui les risques systémiques de destruction massive ?

CV : La liste des établissements financiers trop gros pour disparaître (« Too big too fail ») est passée de 44 banques à 13. Une réduction drastique due au fait que l’administration Trump a remonté la barre de 50 milliards de dollars d’actifs à 250 pour être soumises à des règles spécifiques.

Aujourd’hui, la notion de risques systémiques est liée au changement climatique et c’est l’une des grandes victoires de la finance durable. Cette notion a éclaté au grand jour avec le discours du Gouverneur de la Banque d’Angleterre, Mark Carney.

Celui-ci a permis de clarifier le risque climatique, dans ses trois dimensions : le risque physique lié aux catastrophes naturelles, le risque de transition lié aux changements de modèles lié à la transition vers une économie bas carbone et le risque de dépréciation massive liée à l’effondrement du modèle actuel basé sur l’usage massif des énergies fossiles. Tous constituent donc une menace réelle que les investisseurs responsables réunis dernièrement à San Francisco sous l’égide des Principes pour l’Investissement Responsable (PRI) s’efforcent de limiter. La mobilisation du Conseil de stabilité financière du G20 a permis de créer fin 2015 la Task Force on Climate Disclosure (TCFD). Deux ans plus tard, elle a diffusé des lignes directrices de reporting sur les risques climatiques pour les entreprises et le secteur financier. Mais elles sont encore trop rarement utilisées.

La menace de risques non maîtrisés est donc toujours forte. La dernière étude de l’Asset Owner Disclosure Project montre que 60 % des fonds de pension publics n’ont pas – ou quasiment pas – de reporting sur le risque climat. Quant aux entreprises, elles sont encore loin, à quelques exceptions près, de pouvoir expliquer comment elles vont aligner leur business model sur le cap des 2 degrés de réchauffement défini par l’Accord de Paris.

Q : Les « créances douteuses » capables de détruire le système financier ont-elles disparu ?

CV : À l’origine de la crise étaient les « subprimes ». Ces crédits immobiliers étaient basés non pas sur le montant des revenus des acquéreurs, mais sur la valeur du bien acheté et dont l’hypothèque devait servir de garantie. Le risque était plus ou moins identifié et donc dilué massivement via la titrisation des créances douteuses. Elles ont fragilisé peu à peu le système financier et entrainé des saisies de masse aux États-Unis.

Les règles financières de « ratio prudentiels » ont été modifiées pour prévenir ces risques, mais nous continuons à « danser sur le pont du Titanic ». Le Fonds monétaire international (FMI) a annoncé, en avril, que la dette mondiale atteignait désormais 225 % du PIB mondial. Cela représente 164 000 milliards de dollars, dont les entreprises détiennent une partie importante. Et dans certains pays, comme le Brésil ou l’Inde, on estime que 20 % est menacé de disparaître. Or, la transition vers une économie bas carbone en menace beaucoup plus !

La finance durable contribue à renforcer les alertes en analysant les risques ESG (Environnementaux Sociaux et de Gouvernance) qui peuvent peser très lourd sur les entreprises. Comme le souligne une publication de Standard and Poor’s, l’une des trois grandes agences de notation financière : le changement climatique, l’épuisement des ressources naturelles, la sécurité au travail et celle des produits dans un contexte de montée en puissance des technologies et les changements profonds de mode de consommation constituent des facteurs de risques ESG qui ont un impact sur la notation crédit.

S&P explique que la demande d’analyse ESG pour les produits financiers obligataires explose et qu’elle pourrait à terme porter sur plus de 3 000 milliards de dollars. La finance durable gagne donc de nouveaux terrains mais elle pèse encore trop peu.

 

Q : La finance durable est-elle suffisamment disruptive pour réorienter les milliards d’encours vers une économie bas carbone et résiliente ?

CV : C’est bien que les investisseurs fassent quelque chose, mais il y a un risque que tout cela n’aille pas assez vite. Il faut agir maintenant ! En 2017, Christiana Figueres, négociatrice climat durant la COP 21, leur avait demandé solennellement d’investir 1 % de leurs actifs dans l’économie verte. Pour beaucoup, cela semble encore infaisable !

Dix ans après la crise, la finance durable a pris un essor considérable, symbolisé en particulier par l’adoption du plan d’action de la commission européenne, mais la résistance au changement de la finance traditionnelle reste vive. Aux États-Unis par exemple, une nouvelle coalition de petits actionnaires (Mainstreet Investor Coalition) essaie de miner l’engagement sur le climat des fonds de pension auprès des grandes entreprises les plus carbo-intensives. La Chambre de commerce alloue même 60 millions de dollars par an au lobbying anti ESG.

La finance durable n’est en principe pas une option, mais pour qu’elle s’impose il faut aussi que les citoyens se manifestent, qu’ils expriment le souhait de voir leur épargne mise au service d’une économie bas carbone. Cela conduirait les distributeurs bancaires et assurantiels à proposer des produits adaptés avec des portefeuilles vraiment différents.

10 ans après la crise, la finance durable a parcouru un chemin considérable. Mais elle reste encore trop rarement LA solution pour limiter, voire endiguer les pratiques qui ont entraîné la crise de 2008. Il faut continuer les efforts !

* Cette interview a été réalisée à titre personnel, et n’engage aucunement la société Nomura.


Retrouvez cette interview dans le VAMMOscope #3, la Newsletter VAMMO.

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