La France et la révolution digitale des paiements, entre amour et désamour 2018-10-15T17:40:00+00:00

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En France, une pléthore de solutions de paiement digital existe. La révolution digitale ne date pas d’hier et remonte aux années 1990 avec le passage de la piste magnétique vers la puce. La deuxième transformation en cours provient de l’avènement des smartphones et la dernière à venir sera probablement celle des objets connectés. Certaines de ces solutions sont portées par des banques voir des consortiums de banques et de marchands, des GAFA ou des fabricants de téléphones mobiles. Lyf Pay, Apple Pay, Paylib, Samsung Pay, WeChat Pay, Facebook Messenger Pay, Paypal etc, pourquoi cette ruée vers le « Pay »?

L’enjeu, outre le fait de vendre une innovation technique dans l’espoir qu’elle devienne un standard de marché, est l’accès aux données des comptes clients autrefois chasse gardée des banques traditionnelles ! En effet, jusqu’à présent, les clients de ces « Pay » devaient accepter de fournir les codes d’accès de leurs banques pour bénéficier de ces services. Cette pratique dite de « screen scraping » est désormais interdite par la directive révisée sur les services de paiement (DSP2), entrée en application le 13 janvier 2018. Les établissements financiers eux-mêmes ayant l’obligation de transmettre les informations de connexion d’une manière sécurisée et réglementée aux « Pay ». L’expérience client s’en trouve doublement améliorée car l’objectif de DSP2 est également une réduction du nombre de bugs de connexion du fait de problèmes d’interopérabilité.

Certaines solutions doivent être adoptées par les banques telles Apple Pay ou Paylib. D’autres, comme Lyf Pay lancée par BNP Paribas sur mobile en mai 2017, fonctionnent indépendamment du compte bancaire du client mais doivent être adoptées par les marchands. Paylib a été créée en 2013 par 3 banques françaises dont BNP Paribas pour contrer Paypal au départ. Depuis mars 2017, Paylib permet des paiements sur mobile en magasin également. Les banques françaises, avec Paylib ou Lyf Pay, espéraient peut-être faire obstacle aux GAFA-Pay tels Apple Pay ? Banque Populaire et Caisse d’Epargne sont déjà clientes Apple Pay et d’autres vont leur emboîter le pas. Thierry Laborde, le directeur général adjoint de BNP Paribas et responsable des marchés domestiques a annoncé début 2018 que la banque proposera « tout de même en fin d’année Apple Pay ».

Est-ce que les banques françaises se rendent à l’évidence qu’elles ne sont pas en mesure d’imposer un standard de marché et qu’elles doivent donc entrer dans des modèles collaboratifs ? En tout cas, BNP Paribas détient le monopole exclusif en Europe de WeChat Pay depuis début 2018, pour l’instant réservé à une clientèle chinoise, et travaille avec Facebook sur Messenger Pay. Mais Lif Pay et Paylib sur mobile restent en concurrence avec ces solutions tierces !

Il est très mal aisé de deviner ce que sera le marché des paiements de demain en France. Les acteurs bancaires développent des stratégies d’entrée au capital (Linxo par le Crédit Mutuel Arkéa et le Crédit Agricole), d’acquisition (Compte Nickel par BNP Paribas) et de marque blanche (Linxo par Fortunéo Banque) voire de joint-venture (CrossQuantum créé conjointement par Swiss Life et Budget Insight) auprès de start-up innovantes. Les banques ont indéniablement comme atouts une base de clients, une forte notoriété et expertise métier et une forte confiance sur les aspects liés à la sécurité. Selon une étude de Next Content pour SAB et CGI dévoilée le 8 février 2018, 58% des français se déclarent confiant ou très confiant en leurs banques, loin devant les assureurs, les opérateurs télécoms et surtout très loin devant les néobanques et les GAFA (à 14%). A l’inverse, elles pâtissent

généralement de l’aspect peu intuitif des plateformes de banque en ligne, d’un cycle de développement long et du poids réglementaire.

En outre, la banque française ne semble pas se ruer sur les nouvelles solutions de paiement. Le paiement instantané lancé depuis novembre 2017 dans le cadre européen par le Comité Européen des Paiements (EPC) en est un parfait exemple. Une des raisons évoquées est que le paiement instantané est vu comme un substitut direct au paiement en carte qui est source de revenu pour les banques ! Il faudra probablement attendre 2019 pour en voir l’adoption, à l’exception de la BPCE qui apparaît comme pionnière en France avec une mise en place au printemps. Au Japon, cette technologie existe depuis les années 1970 avec Zengin et d’autres pays Européens en bénéficient depuis plusieurs années ; depuis 2008 avec Faster Payments au Royaume-Uni par exemple. Suite à la DSP2, il est fort à parier que des acteurs non bancaires s’y essayeront.

Les Chinois sont à 88% ouverts à essayer de nouveaux produits financiers, selon une étude Bain&Co contre 40% pour la France. L’incitation à l’investissement dans les solutions de paiement digital est moindre si la demande est frileuse. Le marché chinois est protégé mais il est remarquable de voir qu’Ali Pay en Chine projette de se développer à l’étranger comme concurrent direct du leader des paiements en ligne Paypal.

On ne peut que se réjouir que Le gouvernement français encourage l’innovation par la création d’incubateurs, tel le Swave inauguré en décembre 2017 à la Défense, afin de faire de la France le leader de la FinTech en Europe. Mais d’après la vieille théorie économique, un marché est la rencontre entre une offre et une demande. Sommes-nous prêts à entrer dans l’air du paiement digital ?

La capitalisation de BNP Paribas représente environ 10% de celle d’Apple. C’est un peu comme David et Goliath ! Mais Thierry Laborde ne voit pas un affrontement frontal avec les GAFA : « je ne vois pas les GAFA dans la banque, seulement dans le paiement et la data, parce que le paiement leur permet d’avoir accès à des expériences en magasin qui les intéressent et parce que les données sont la clé de la fidélisation des utilisateurs ».

Si jamais la bataille sur l’accès aux comptes est perdue, au détriment d’autres acteurs non-bancaires, la banque pourra toujours monétiser l’accès aux comptes autres que les comptes de paiement.

Pour les assureurs traditionnels, qui n’ont pas développé d’activité bancaire, la situation semble plus critique. S’ils n’ont pas la faculté d’offrir des solutions personnalisées à leurs clients, les GAFA et « Assurtechs », voire des industriels, risquent bien de provoquer l’attrition ou la perte de leurs portefeuilles clients. Allianz s’associe avec Waze de Google sur le segment auto en janvier 2018. Est-ce à dire que les assureurs feront le choix de la « coopétition » – salut véritable ou baiser empoissonné ? Et quid des assureurs de plus petite taille qui ne pourront s’associer aux géants de l’Internet ? Une consolidation du marché assurantiel est fort probable.

Dans ce contexte de marché frénétique où les acteurs semblent adopter des stratégies tout azimut, ne serait-il pas sage de rappeler cette phrase de Sénèque : « il n’y a pas de vent favorable pour qui ne sait où il mène sa barque » ?

Par Hugo BOULANGER, Consultant Senior du Cabinet Vertuo Conseil

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