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Sur le secteur du négoce de matières premières, les banques ont largement dominé pendant plusieurs décennies. Jusqu’à aujourd’hui. Victimes du big bang réglementaire enfanté par la crise de 2008, le recul de ces dernières est palpable, ce qui laisse le champ libre à d’autres acteurs, pour l’instant épargnés par la réglementation.

Parmi ces acteurs : les grandes sociétés de négoces. Elles répondent aux noms de Glencore, Vitol, Trafigura… Ces géantes discrètes cultivent l’opacité, et génèrent des chiffres d’affaires colossaux : 171.6md$ pour Glencore fin 2017, 136.4md$ pour Trafigura à la même période. A titre de comparaison, le chiffre d’affaire de Glencore en 2007 passait tout juste la barre des 100 md$, contre seulement 28 md$ pour Trafigura. Ces intermédiaires financiers, qui achètent et vendent des matières premières pour le compte de leurs clients, échappent au cadre réglementaire des banques. Le terme de Shadow Banking est très en vogue et les concurrents des banques rapidement soupçonnés d’y contribuer. Qu’en est-il du secteur des matières premières ? Les grandes sociétés de négoce peuvent-elles être qualifiées de banques déguisées ? Et surtout sont-elles porteuses de risques non maitrisés nécessitant un renforcement du cadre réglementaire ?

Les sociétés de négoce, des banques de l’ombre ?

Si le cadre réglementaire des banques s’est considérablement renforcé à l’issue de la crise financière de 2008, les régulateurs n’ont presque pas touché aux négociants en matières premières, la principale raison étant qu’ils ne faisaient pas partie de leur champ d’action, autrement dit du système bancaire traditionnel. Les négociants peuvent par exemple faire du trading pour compte propre car ils ne sont pas concernés par la Volcker rule. De plus, le renforcement des fonds propres imposés aux banques par Bâle III ne les concerne pas non plus. Les banques ont donc clairement perdu un avantage vis-à-vis des négociants sur le secteur des matières premières, mais la situation pourrait changer. En effet, depuis 2012 le caractère systémique des grandes sociétés de négoce comme Glencore ou Trafigura commence à être pointé du doigt.

Se pose alors la question de l’encadrement réglementaire de ces sociétés. La première question est de savoir si elles entrent dans la sphère des sociétés non régulées assimilables à du Shadow banking. La notion de risque de liquidité, de crédit, ou encore de levier, est largement portée par le terme shadow banking, et surtout le risque de propagation au reste du système financier ou risque systémique. Néanmoins sa définition reste incertaine et surtout multiple. Le shadow banking peut être défini comme un système d’intermédiation financière parallèle, c’est-à-dire qu’il regroupe des acteurs financiers autres que les institutions financières composant le système bancaire traditionnel. Si on s’en tient à cette définition, il semble facile d’en conclure que les sociétés de négoce en font partie. Une autre définition stipule que le shadow banking constitue l’ensemble des acteurs impliqués dans des opérations de crédit à fort effet de levier. Ici, les choses se compliquent, car s’il est vrai que les sociétés de négoce jouent un rôle très important sur des matières premières stratégiques, comme le pétrole, le véritable rôle de ces grands négociants dans la propagation du risque systémique reste toutefois très controversé, leur activité consistant principalement à vendre, acheter et stocker des produits physiques, ce qui représente des activités sans aucun effet de levier. De plus, les opérations de couverture garanties par les chambres de compensation permettent de maîtriser le risque de prix associé à leurs activités.

Le CSF (Conseil de Stabilité Financière) s’est penché sur cette définition, et propose deux visions différentes : une vision dite « large », basée sur la notion d’entité, et une vision dite « étroite », basée sur la notion d’activité. La première vision retient les entités en dehors du système bancaire
traditionnel et pouvant assurer les fonctions premières d’une banque et permet d’estimer le montant du shadow banking à 99 000 milliards de dollars fin 2016, alors que la seconde, qui retient les activités telles que la titrisation, les prêts de titres et les opérations de pension l’évalue à 45 000 milliards de dollars au même moment. Preuve qu’il est encore difficile de cerner les contours du shadow banking, et que sa définition reste opaque.
Shadow banking ou pas, on est obligé de constater un déplacement d’activité sur ce secteur, et la récupération de cette part d’activité autrefois largement détenue par les grandes banques d’investissement par des acteurs non soumis à la même réglementation. Ce glissement de terrain est-il la conséquence d’une règlementation trop présente ou une réponse à un véritable besoin économique ? On ne peut pas dénier l’existence de certains arbitrages règlementaires effectués par les banques sur ce secteur dus à la régulation bancaire, cependant force est de constater que l’essor de ce système parallèle assume une fonction économique distincte (diversification du risque, avantage économique, réponses à des besoins que le système bancaire traditionnel ne peut généralement pas satisfaire…). L’essor des grandes sociétés de négoce ne peut donc pas être réduit à une simple anomalie issue de la régulation. De plus, il faut noter qu’elles disposent souvent déjà de leurs propres moyens de surveillance, tout simplement dans le but de remplir les exigences des places boursières et de leurs partenaires bancaires, indispensables à leur activité.

Hors scope du Shadow Banking les sociétés de négoce représentent néanmoins un véritable enjeu réglementaire.

Sorties du scope médiatique et anxiogène du shadow banking, entre prise de risque limité et vigilance des régulateurs, se pose alors la question des risques générés par ces activités et de leur encadrement par les autorités compétentes. Une partie des inquiétudes soulevées par les sociétés de négoce vient de la complexité de leur structure : pendant très longtemps, les grands négociants étaient des sociétés privées contrôlées par un groupe familial (Cargill, Dreyfus) ou par leurs dirigeants (Glencore, Vitol, Mercuria…). La volatilité de leurs résultats financiers, les risques que recèlent la structure de leur bilan et les opérations de négoce qu’ils entreprennent pouvaient expliquer le recours à des statuts juridiques opaques, mais depuis 2011 (date d’introduction en Bourse de Glencore) ces sociétés sont contraintes de lever un peu plus le voile sur leurs stratégies afin d’accéder plus facilement aux marchés, leur imposant dès lors de nouvelles obligations de transparence. Concernant la réglementation, on peut s’interroger sur la nécessité de faire tomber ces entreprises sous la coupe des régulateurs bancaires? Si oui, il faut alors s’interroger sur les moyens dont ils disposent. De plus, ces grands négociants ne peuvent pas non plus être cantonnés à la gestion des risques classiques des grandes entreprises, ayant plusieurs points communs avec les établissements financiers comme l’usage massif de produits dérivés. D’ailleurs, ces sociétés sont pour Bruxelles assimilables à des banques, et ne devraient donc pas compter comme des exemptions aux réglementations existantes (Mifid 2 prévoit par exemple une exemption sur les positions détenues par des acteurs non financiers lorsque l’objectif poursuivi par la prise d’une position est de gérer les risques inhérents à leurs activités commerciales).

Ces grands négociants, de par leur taille et leur connexion avec le système bancaire traditionnel, peuvent difficilement être décrétés sans impacts sur le système financier. On peut rejoindre ici les nombreux travaux et préconisations sur la gestion des Grands Risques qui impose entre autre aux banques d’évaluer les risques supplémentaires éventuels qui sont associés aux caractéristiques spécifiques des tiers auxquels elles sont liées (principe de « lookthrough »), et la nécessité de mieux connaitre les interconnexions entre les banques et cet autre pan de la finance peu ou pas réglementée. Ces dispositions concernent les expositions des banques envers tout type de contrepartie, à l’exception des contreparties souveraines.

Quoi qu’il en soit, si réglementation il doit y avoir, celle-ci se doit d’être cohérente : le système bancaire parallèle ne présente pas le même fonctionnement ni les mêmes risques que le système bancaire traditionnel.

Les grandes sociétés de négoce ont véritablement profité du recul des banques sur le secteur des matières premières. Leurs chiffres d’affaires colossaux ainsi que l’opacité qui les entoure nourrissent l’idée que ces géantes discrètes appartiennent au shadow banking. Toutefois, on s’est aperçu que la définition même de shadow banking reste extrêmement floue à ce jour, tout comme son origine. La grande majorité des activités des sociétés de négoce, l’achat et la vente de produits physiques, ne présente aucun effet de levier. Et si le risque systémique reste au coeur de la définition de la finance de l’ombre, force est de constater que le véritable risque de propagation à l’ensemble du système des activités de ces grands négociants ne réside que dans leurs activités sur les marchés financiers, et que celles-ci sont garanties par les chambres de compensation dont la régulation se renforce de jour en jour. En fin de compte, la notion du shadow banking, bien que très médiatisée aujourd’hui, est peut-être trop souvent utilisée. Risqué voir criminel pour certains, innovant et complémentaire pour d’autres…Avant de s’adonner à une sur-règlementation qui ne ferait qu’engendrer de nouveaux arbitrages, il semble alors plus que pertinent de s’atteler en premier lieu à une meilleure compréhension du shadow banking en lui-même.

Par Johanne BABOULIN, Consultante du cabinet Vertuo Conseil, membre du groupe SQUARE

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