Project Description

Chaque crypto-monnaie est quelque part le “fruit digital” d’un projet en devenir. Pour filer la métaphore, la blockhain serait donc l’arbre porteur de ces fruits, qui permettrait à une macro-économie d’en tirer profit, à condition bien sûr d’avoir la main verte.

Les ICO : une incitation à la création de projet

  • Leviers de financement efficaces

L’Initial Coin Offering (ICO) est une levée de fonds en cryptomonnaies qui permet aux start-up de la blockchain d’avoir accès à un financement très rapidement. Grâce à une ICO, aussi appelée Crowdsale, les start-up de la blockchain peuvent collecter des millions en seulement quelques jours ou même minutes. Plus besoin de passer par une institution bancaire pour réaliser la lever des fonds. Afin de réaliser une ICO, la startup doit émettre des tokens (jetons) sur une crypto-plateforme (type Binance). Les tokens émis permettront à son créateur soit de recevoir une partie des bénéfices générés par l’entreprise, comme un dividende avec une action, soit de s’en servir pour utiliser le service de l’entreprise. Une fois que le projet est déposé sur la plateforme, l’entreprise en fait la promotion auprès de la communauté. Les investisseurs intéressés échangent ensuite de la crypto-monnaie, en contrepartie des tokens émis.

Le principe de ces levées de fonds est qu’elles doivent être accessibles à tous, afin de pouvoir maximiser le montant récolté. Le projet fixe une date, l’ICO s’ouvre et tout un chacun peut investir au même moment. La durée et le montant de la levée de fonds sont prévus avant le lancement de l’ICO et ne peuvent pas être modifiés en cours de route. Une fois le montant atteint, les paiements suivants sont automatiquement refusés.

D’après le site coinschedule, En 2018, c’est 21 milliards de dollars qui ont été levés, répartis sur 1075 ICOs dans le monde, contre 4 milliards en 2017 et 96 millions en 2016. Le record est détenu par EOS, un protocole blockchain qui veut rivaliser Ethereum, et qui a levé l’équivalent de 4 milliards de dollars (à noter que cette dernière était étalée sur un an). Autre ICO qui a fait du bruit : Brave, le navigateur web créé par le cofondateur de Mozilla, Brendan Eich. Le 31 mai dernier 2017, il a levé 35 millions de dollars… en 30 secondes ! L’engouement de cette niche pour lancer ses projets a véritablement explosé ces deux dernières années.

Aujourd’hui, l’immense majorité des projets basés sur la blockchain proposent de développer de nouveaux secteurs économiques, ou de reprendre des concepts anciens (la banque, par exemple) et de les développer sur un registre distribué (DLT, Distributed Ledger Technology). Les projets de crypto-monnaies « oldschool » qui visent à être un simple moyen de paiement sont désormais très rares. Deux raisons derrière cette tendance : l’encombrement de cette niche, et le risque de bannissement de tels projets. En effet, beaucoup d’ICO se sont révélées être des faux projets.

    • Risques inhérents aux ICO

      • Difficulté à évaluer la robustesse du produit

De prime abord, l’ICO paraît tout à fait indiquée pour toute startup souhaitant promouvoir son projet et se faire financer à l’échelle mondiale. En revanche, elle l’est beaucoup moins du côté des investisseurs. C’est en effet sur ces derniers que repose la quasi -intégralité du risque. Il n’existe aucune garantie pour les investisseurs.

Il est très difficile pour eux de vérifier la pertinence et la qualité d’un projet qui n’existe pas encore. A l’ouverture de l’ICO, la majorité des projets est encore à un stade embryonnaire, la probabilité qu’ils ne voient jamais le jour est donc très élevée. En outre, pour beaucoup d’entre eux, la qualité et la description de leur projet via la publication de leur livre blanc laisse bien souvent à désirer : roadmap pluriannuelle, avec un démarrage souvent dans un délai de 6 mois à un an, des jalons flous…. Pour compléter ce tableau peu reluisant, du fait de la décentralisation de la blockchain, il n’existe pas d’autorité supra nationale qui imposerait des guidelines sur la publication de chaque livre blanc, avec des impératifs clairs et des contraintes de suivi d’avancement de projet. Aujourd’hui, tous les coups sont donc permis.

La volatilité des cours des crypto-monnaies rend encore plus incertaine la viabilité d’une ICO. Très souvent, dès leur clôture, beaucoup de tokens ayant été achetés pour la levée de fonds se retrouvent sur des plateformes d’échanges pour revendre et réaliser une plus-value immédiate. C’est alors de la pure spéculation, et les investisseurs sur le projet se retrouvent lésés. Cela influe alors énormément sur le cours de la valeur du token, et met en péril le projet initial.

      • Un eldorado pour les investisseurs, mais aussi pour les escrocs

Prenez un secteur sans aucun régulateur, un engouement sans précédent et des levées de fonds mirobolantes… Il n’en faut pas plus pour que des fraudeurs s’engouffrent dans la brèche. Aujourd’hui, bien malin celui qui saura affirmer quelle ICO est réelle et laquelle est une fraude. Une statistique publiée par le groupe Satis estime que 80% de tous les ICO mis sur le marché étaient des escroqueries en 2017. Afin de séparer le bon grain de l’ivraie, il convient de prendre un peu de recul sur chaque projet.

Les raisons de ces fraudes peuvent être diverses : démissions/désistements des équipes de développement, abandon de projets, disparition des dirigeants après avoir empoché la recette de l’ICO, systèmes de Ponzi… Il existe d’ailleurs un site qui permet de recenser ces arnaques, qui porte bien son nom : « DeadCoins.com ».

Structurellement, les transactions effectuées au travers de la blockchain impliquent un grand degré d’anonymat, alors terreau fertile pour celui qui veut procéder à du blanchiment d’argent ou financer le terrorisme. Alliée à cela la relative jeunesse de la technologie, qui favorise le risque de cyberattaque (concernant principalement les plateformes d’échange) ou de fraude sur l’identité de l’émetteur.

Il convient néanmoins de nuancer ces derniers propos. Le secteur des crypto-monnaies et des ICOs n’est désormais plus l’apanage de quelques rares spécialistes, à l’instar de ceux qui ont investi dans le Bitcoin dès sa création en 2008. Certains investisseurs institutionnels commencent à investir (notamment des hedgefunds), et de plus en plus d’investissement provient du grand public, de petits épargnants souhaitant diversifier leurs portefeuilles.

C’est ce début de frémissement des acteurs « institutionnels » sur le marché de la crypto-monnaie qu’essaient de capter certains pays, en adoptant une politique favorable à l’essor de cette nouvelle technologie.

Des pays conscients de l’opportunité

Les régulateurs européens, à savoir l’ABE (l’Autorité Bancaire Européenne) ainsi que l’AEMF (l’Autorité Européenne des Marchés Financiers), au travers de deux rapports, publiés le 9 janvier, prônent la mise en place d’un cadre réglementaire à l’échelle de l’UE afin de mieux protéger les investisseurs en crypto-actifs. En effet, comme on l’a vu dans la partie précédente, les crypto-monnaies et leur utilisation ne sont pas sans risque. Elles sont considérées comme des actifs aux cours volatils (-72% en 2018 pour le Bitcoin après avoir multiplié sa valeur par 14 en 2017) et porteuses de risques : fraude, cyber-attaque, blanchiment, de manipulations de marchés.

Le cas de Malte

Mais certains pays européens n’ont pas attendu ces recommandations, et ont déjà pris les devants en établissant une législation nationale spécifique (ce que Bruxelles ne voit pas d’un très bon oeil). C’est notamment le cas de Malte, qui mise énormément sur ce vecteur de croissance dans l’objectif de booster son économie en attirant investisseurs et capitaux.

C’est courant 2018, que Malte est devenu l’un des pays les plus accommodants à l’égard des crypto-actifs. Le gouvernement maltais a poussé l’adoption de la blockchain à l’extrême, au point que le premier ministre maltais, Joseph Muscat, a déclaré aux Nations Unies fin octobre 2018 que la crypto-monnaie représentait « l’avenir de la monnaie ». Pourquoi ce pays a-t-il fait le pari de la blockchain ? Comment l’île a réussi à devenir la référence sur cette technologie?

Rétrospective des différentes étapes qui ont permis à Malte d’être le leader sur le marché de la crypto-monnaie.

Premièrement, Le 26 juin 2018, 3 projets de lois ont été adoptés visant à charmer les investisseurs étrangers.

    • Le premier projet de loi nommé Malta Digital Innovation a permis la mise en placed’une autorité de régulation compétente pour la réglementation de l’espace blockchain et des crypto-monnaies, notamment délivrant une certification pour les plateformes DLT afin de mieux protéger les utilisateurs.
    • Le second projet de loi, la Technology Arrangements and Services Bill vise à enregistrer les fournisseurs de services technologiques et apporter des certifications aux arrangements technologiques.
    • Enfin, le dernier projet de loi, la Virtual Financial Assets Bill tend à réguler les levées de fonds virtuelles de type ICOs et définir le régime réglementaire applicable pour les plateformes d’échange de monnaies virtuelles.

Deuxièmement, Malte possède un programme particulier, appelé “Nationalité par Investissement – IIP”. Ce programme permet d’acquérir la nationalité maltaise en réalisant un ensemble d’investissements et en répondant à certaines exigences d’exemplarité. Le fait d’obtenir la nationalité maltaise comporte notamment la possibilité de développer une entreprise sur le territoire maltais. L’accès au marché européen est donc facilité de même que celui au marché africain de par la proximité de l’île avec ces espaces géographique s. On peut aussi souligner que la personne qui choisit la nationalité maltaise peut conserver sa nationalité d’origine et ainsi être titulaire d’une double nationalité. Adopter la nationalité maltaise n’est donc pas préjudiciable pour la nationalité d’origine du demandeur mis à part si le pays du demandeur n’accepte pas le principe de double nationalité. Qui plus est, la nationalité maltaise peut être transmise aux générations suivantes, ce qui inclut donc tous les avantages précédemment énumérés. Enfin, ce nouveau citoyen Maltais peut choisir de ne pas être domicilié à Malte et adopter un statut de non résident.

En synthèse, la position pro-blockchain clamée par son premier ministre aux Nations-Unies, combinée au triptyque législatif ainsi qu’àl’IIP ont permis plusieurs choses :

    • Se positionner en tant que havre de paix de toutes les startups blockchain, pour des résidents UE ou non.
    • Attirer deux des plus grandes bourses du monde, Binance et Okex qui ont signé des accords avec la Bourse de Malte (MSX) pour le lancement de plates-formes de tokenisation d’actifs boursiers. Changpeng Zhao, le CEO de Binance, la plus grosse
      plateforme d’échanges de crypto-monnaie au monde, a fait l’éloge de Malte pour ses positions favorables à cet écosystème, qualifiant les régulateurs locaux de « très accueillants et raisonnables ». Il a également déclaré au début de 2018 que « Malte sera le prochain foyer d’entreprises innovantes dans le domaine blockchain et un centre de l’écosystème blockchain en Europe ». Il est également soupçonné que l’entrepreneur prévoit de créer la première banque décentralisée au monde dans le pays.
    • Obtenir des retombées économiques bien réelles, au travers notamment de la nationalisation par investissement.

C’est pour ces raisons que Malte est devenu le pays représentant le plus gros volume de change de crypto-monnaies dans le monde. D’où son surnom d’ « Ile de la Blockchain ». Pour preuve, en décembre 2018, plus de 40 milliards de dollar ont été échangés sur les crypto-plateformes du pays, soit près de 3 fois le volume échangé aux États-Unis, première puissance économique mondiale. Ces chiffres montrent une réelle tendance croissante de la décentralisation de l’économie de la blockchain, si l’on considère que New York et Londres sont considérés comme des centres financiers traditionnels du monde. Malte en est le parfait contre-exemple.

Le revers de la médaille

Cependant, une mission du Fonds monétaire international (FMI) a quelque peu terni ce tableau idyllique. Elle a estimé que la croissance de la blockchain à Malte avait créé des risques importants de blanchiment de capitaux et de financement du terrorisme dans l’économie de l’île. La nouvelle a même été rapportée dans le quotidien local anglophone The Times of Malta le 24 janvier.

Selon l’article, le FMI a annoncé ses conclusions à la suite d’une visite sur l’île. L’organisme a pointé du doigt le dangereux cocktail composé de la blockchain, des secteurs de la finance et des jeux d’argent en ligne, ainsi que la forte demande de programmes de citoyenneté par investissement. Ce mélange constitue une menace pour la lutte contre le blanchiment d’argent. En effet, il est très difficile pour Malte d’identifier les demandes de citoyenneté qui dissimuleraient des projets au montage technologique et financier frauduleux.

Parmi ses recommandations, le FMI a déclaré que les autorités devraient appliquer davantage de sanctions et mieux comprendre les risques potentiels et les violations de la réglementation. La croissance effrénée de ces derniers mois a mis la Malta Financial Services Authority (MFSA) sous pression, et l’organisme se doit de réagir très rapidement à cette recrudescence d’activité en se pourvoyant d’effectifs capable de tenir le rythme.

Par ailleurs, il existe d’autres difficultés remontées inhérentes à Malte, à savoir : un problème chronique du marché immobilier du fait du manque de place, des pénuries de main-d’oeuvre et des infrastructures vétustes. Pour finir, le FMI a néanmoins estimé que les perspectives de croissance de Malte restaient globalement favorables.

Malgré cela, le Premier ministre du pays, Joseph Muscat n’en reste pas moins convaincu d’être un précurseur dans le domaine. Selon lui, le gouvernement a une totale maîtrise de la situation. Comme dit précédemment, le Parlement maltais a adopté trois projets de loi liés à la blockchain afin de stimuler l’innovation et d’instaurer un climat de réglementation robuste et transparent.
C’est pourquoi, les crypto-monnaies occupent plus que jamais une place de choix dans la vie politique maltaise. Attention toutefois à ne pas être aveuglé par le potentiel économique que font miroiter les crypto-monnaies. La chute continue du marché de la crypto-monnaie en automne dernier atteste de la fragilité du secteur.

Antoine BIJEIRE, Consultant Sénior du cabinet Vertuo, membre du Groupe Square

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